L'heure H, l'heure du départ, l'heure pour Besson de s'illustrer allait sonner, onze heures du soir. A la pointe Saint-Eulard, à la pointe Sainte-Catherine, les chasse-marée étaient parés, ils mettaient à la voile chacun de son côté, emportant avec eux les effets les plus précieux. Au même moment, l'Empereur finissait de se préparer dans sa chambre. Sa maison était en pleine effervescence, on s'agitait, on s'inquiétait : était-ce bien raisonnable de tenter une telle expédition, au milieu des périples de la mer, livré à la rancune de l'ennemi ? Besson ne se posait pas toutes ces questions ; il arriva à la maison du commandant de la place et dit à Beker qu'il n'attendait que l'Empereur pour appareiller. Beker monta au premier étage : " Sire, tout est prêt, le capitaine vous attend ", dit le Général, puis il redescendit patienter. En haut, dans une pièce voisine de celle de Napoléon, une scène poignante éclata entre le Grand-maréchal comte Bertrand et sa femme. La maréchale était en pleurs, son mari partait braver les dangers de la haute mer dans de vulgaires futailles. Il allait la laisser là, abandonnée à son triste sort. L'infamie lui fut insupportable, elle le supplia, l'inonda de prières et de conjurations, elle en appela à son âme de père, de mari, elle lui demanda de ne pas suivre cet homme qui n'était plus que l'ombre de lui-même. Ces cris, ces plaintes, ces sanglots arrivèrent aux oreilles de l'Empereur, son coeur chavira. Partout dans la maison, les mêmes inquiétudes se lisaient sur les visages. Les généraux eux-mêmes, avaient toujours montré peu d'intérêt à l'évasion. L'idée d'une traversée au long cours au milieu des hostilités anglaises et des mers incertaines, leur répugnait. L'un d'entre eux était même venu voir Beker, quelques jours plus tôt, pour conseiller à Sa Majesté de s'abandonner à la générosité du prince régent d'Angleterre. Emu par toutes ces scènes déchirantes, par l'angoisse qui se dégageait à tout instant dans les expressions de ses compagnons, l'Empereur déchu culpabilisa : avait-il le droit de briser ces familles pour son simple bonheur ? La réponse lui parut évidente, négative. Il appela le Grand-maréchal et le chargea d'annoncer à tout le monde la nouvelle décision qu'il avait prise. Il ne se rendrait pas sur la Magdalena, il passerait le reste de la nuit sur l'île d'Aix. Beker était désespéré, cette mission si inconfortable, n'en finissait plus. Besson n'en voulait rien croire, il tenta une ultime démarche, il arriva pantelant dans les appartements où la décision qui brisait ses rêves venait d'être prise. Il y trouvait le Général Savary, le comte Las-Cases, le comte Montholon, et un individu qu'il ne connaissait pas. Tous ces généraux frileux qui prônaient une reddition sans risques étaient dans des dispositions bien éloignées des siennes. " Capitaine, lui dit l'Empereur, vous allez vous rendre tout de suite à votre bord, et faire débarquer mes effets. Je vous remercie sincèrement pour tout ce que vous avez voulu faire pour moi. S'il s'agissait de délivrer un peuple opprimé, comme c'était mon intention quand je quittais l'île d'Elbe, je n'aurais pas hésité un seul instant à me confier à vous, mais comme ici il n'est question en tout et pour tout que de ma personne, je ne veux pas exposer ceux qui me sont restés fidèles et qui partagent mon sort à des dangers qui, pour le moins, sont inutiles. Je suis résolu d'aller en Angleterre et je me rends demain sur le Bellérophon ". Foudroyé par ce qu'il venait d'entendre, Besson restait sidéré devant tant de faiblesse et de résignation. Lui qui avait connu à deux reprises les geôles anglaises et connaissait parfaitement la mentalité de ce peuple britannique que la Grande-Maréchale voulait faire passer pour magnanime, ne voulut pas laisser son maître se perdre sans effectuer une ultime tentative : - Sire, si vous vous livrez aux anglais, vous êtes un homme perdu ! dit-il, la Tour de Londres sera votre demeure, et vous devrez vous estimer heureux s'il ne vous arrive rien de pire. Comment Votre Majesté veut, pieds et poings liés, se livrer à ce cabinet traître qui se réjouira de pouvoir anéantir celui qui savait l'atteindre si profondément au cœur et préparer la ruine de son existence entière, vous seul qu'il a, à craindre ?...  

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